SEMAINE 39 Responsabilités et jugements
“ Nous aimerions dire que si rien ne pourra faire revenir Caroline, tout doit être fait pour empêcher qu’un tel cauchemar frappe une autre famille innocente ” [John Dickinson, père de Caroline Dickinson, France-Info, juin 2001].
“ Les faiblesses humaines se résument en deux mots: irréversibilité et imprévisibilité. Ce qui a été fait ne peut être défait ; ce qui suit ne peut être prédit. Dès lors, quelle défense peut être envisagée contre ces ultimes faiblesses du temps humain ? ” (d’après Paul Ricœur, introduction à [Arendt1958, p.31]).
Pour Annah Arendt, nous disposons d’une prise face à l’imprévisibilité de l’avenir : il s’agit de la capacité de promettre et de tenir ses engagements [SAM48]. Mais disposons-nous aussi d’un moyen de faire face à l’irréversibilité du passé ? La solution tient dans l’acceptation du fait que “ ce qui a été fait ne peut être défait ”. Mais comment pouvons-nous accepter le mal qu’on nous a fait ? Accepterons-nous silencieusement et passivement d’avoir souffert dans notre enfance ? De s’être vu arracher une personne chère? D’avoir été blessé dans un accident? De perdre un territoire que nous considérons comme nôtre?
Pour se libérer de la souffrance subie, les civilisations, les doctrines, les religions proposent diverses solutions. Ces solutions peuvent être ramenées à quelques grandes catégories : la vengeance, le pardon, l’exigence de réparation, la réformation de la personne fautive, la fragmentation de la faute, et l’étude préventive. Elles seront présentées plus en détail dans les pages qui suivent.
• En ce qui concerne leur système légal, les sociétés industrielles modernes appliquent un panaché de ces différentes solutions, mais dans des proportions très diverses et de façons différentes en fonction de la nature du délit.
Par exemple, la peine de mort est une forme vengeance qui exclut de façon quasi absolue le pardon (à moins de pardonner après avoir exécuté), la réformation, la réparation ou l’étude préventive (un mort ne pourra ni s’amender, ni réparer le mal commis, ni devenir un objet d’étude à part entière). De même, elle exclut la fragmentation (la personne exécutée est considérée comme pleinement responsable, et son exécution est considérée comme une solution en soi).
Une peine de prison limitée dans le temps est également une forme de vengeance, mais, cette fois, mêlée de façon confuse au pardon (le criminel qui a purgé sa peine est pardonné), à la réformation (il est censé être guéri de l’envie de recommencer) et à la fragmentation (la société, en général, accepte une part de responsabilité dans le crime ou le délit, et c’est une des raisons pour lesquelles elle n’applique pas la peine de mort). Enfin, pour les délits mineurs en particulier, les sociétés industrielles modernes panachent entre vengeance (prison), fragmentation (idée de responsabilité collective), réparation indirecte (travail communautaire) ou réformation (suivi psychologique ou médical). L’étude préventive est plutôt le fait de recherches indépendantes du système judiciaire. Elle reste marginale, en comparaison avec la généralité de la prison pure et simple ou de l’exigence de compensations financières.
• Face à leur souffrance personnelle et à la responsabilité qu’elles attribuent aux autres pour cette souffrance, les personnes ont également des attitudes très diverses.
Les sociétés industrielles en général (et les États-Unis de façon caricaturale) tendent à “ judiciariser ” la souffrance individuelle, c’est-à-dire à amener devant le tribunal toutes les souffrances subies, et à y chercher un ou plusieurs responsables à qui seront demandées des compensations financières.
La position qui est soutenue ici est que ni la vengeance ni le pardon ne font sens ; la fragmentation et l’étude préventive, en revanche, sont des solutions alternatives tant au niveau de la souffrance individuelle que pour l’avenir des systèmes judiciaires. La réparation et la réformation sont les seuls moyens dont dispose la société pour traiter les questions judiciaires, mais celles-ci ne doivent jamais être dissociées de l’étude préventive. En l’état, elles sont souvent cosmétiques, abusives, inefficaces, et parfois dangereuses. Par ailleurs, la fragmentation, idée bouddhiste, exclut la judiciarisation des fautes qui ne sont pas clairement des délits repérables.